Se libérer des to-do lists

Oui, je vous vois tomber de votre chaise, votre mâchoire s’est décrochée façon looney tunes : Moi, la maniaque du contrôle, la fanatique de l’organisation, jadis enthousiaste exaltée de la to-do list et autres plannings, je m’en vais vous écrire un article pour vous expliquer pourquoi, et comment, j’ai décidé de m’en passer. 2020, ça vous change une Rouquine. 

La to-do list, je le précise pour les moins anglophones d’entre nous (ou les immortel.lle.s qui font de la résistance), c’est tout simplement une liste de tâches à accomplir, généralement dans la journée, qu’on raye au fur et à mesure. Aaaah… Cette sensation quand on raye une ligne de sa to-do list… grisant, n’est-ce pas ? J’étais grisée, en tout cas. Grisée jusqu’au jour où je n’ai plus été capable de rayer des items de ma to-do list. Et alors là, c’était plus grisant du tout… 

La culture de la performance et moi 

La to-do list, c’est un bon moyen de visualiser sa journée, ses objectifs, et au final de s’organiser. Un super outil donc, et c’est comme ça que je le prenais. Mais cet outil, à un moment donné, m’a fait beaucoup de mal et je me suis demandé pourquoi. 

Notre société, c’est une société de la performance, et ça fait partie des valeurs avec lesquelles j’ai été élevée et dont je suis encore ultra-pétrie : il faut performer à l’école puis dans le monde professionnel, performer dans le sport (bon je me suis vite fait une raison), performer dans sa vie personnelle, jusque dans l’intimité de sa vie sexuelle… D’ailleurs l’essor du développement personnel, même si je trouve qu’il y a du très bon à prendre et à appliquer à soi et que je m’y intéresse de plus en plus, c’est quand même le paroxysme de cette culture de la performance. Il faut être le ou la meilleur.e, partout, tout le temps, et même – surtout – en tête à tête avec soi-même. Comme je me plais à le dire, j’aspire à devenir la meilleure version de moi-même. Se donner des objectifs de performance, ce n’est pas en soi une mauvaise chose, ça donne un cap, ça pousse à être à la hauteur de ses capacités, à les étendre. Mais quand c’est le seul compas de la valeur qu’on s’accorde et qu’on accorde aux gens, ça devient vite problématique. J’ai toujours été très exigeante envers moi, je devais me prouver en permanence que j’étais capable, je devais atteindre mes objectifs et les dépasser, sans quoi je n’étais pas méritante. Méritante de quoi, je l’ignore. 

J’ai attendu beaucoup de moi pendant longtemps, sans m’en rendre compte, sur le plan scolaire notamment, mais aussi émotionnel. Je trouvais ça tout à fait normal d’exiger de moi d’avoir tous mes examens avec mention, de cumuler les diplômes, d’être admise à des concours, d’être la stagiaire modèle, d’aller vivre seule à l’autre bout du monde, d’exceller dans un contexte académique et culturel différent du mien, d’arriver sur le marché du travail en cochant toutes les cases et de trouver directement le bon poste, le bon salaire, la bonne reconnaissance. C’était un dû, à moi-même, à tous les gens qui croient en moi et qui vantent mes “capacités”, à la société d’une manière générale. Sauf qu’à un moment ça a été trop, j’avais épuisé mes ressources. Et mon corps a démissionné. Je suis rentrée dans une phase dans laquelle je n’arrivais pas même à exiger de moi de me lever le matin. Mais ça ne s’est pas fait du jour au lendemain, et j’ai bataillé un moment pour retrouver ma normalité, pour maintenir mes performances. 

J’ai continué à faire mes to-do lists matinales. 

Je n’arrivais jamais à bout. Je rayais de moins en moins d’items. Et je culpabilisais. Ca a eu un impact ultra-négatif sur mon estime personnelle : je n’étais “même pas capable” de finir ma liste. Je ne “faisais rien”. Je n’étais plus productive, plus performante. Je n’étais plus grand chose. Je schématise, bien sûr, car ma dépression n’a pas été causée ni ne s’est aggravée du fait de mes petites to-do lists, mais cette période difficile a mis en lumière le rapport malsain que j’avais aux to-do lists, et d’une manière générale, le rapport malsain que j’établissais entre ma performance et ma valeur.   

Et après ? 

J’ai progressivement abandonné les to-do lists mais ce n’était pas suffisant. Ça me laissait toujours avec cette impression de vide, d’inaccomplissement, qui me chagrinait. Alors j’ai trouvé une alternative. Pour changer le regard que je posais sur mes journées (à une période où j’avais interrompu mes études et pendant laquelle je ne savais jamais que répondre à la question “tu fais quoi du coup ?” – prochain article sur les questions à ne pas poser aux dépressifs.ves), j’ai commencé à faire des to-do lists inversées. Au lieu d’écrire chaque matin l’ensemble des tâches que je devais accomplir pendant la journée, j’ai pris un carnet (toutes les excuses sont bonnes pour prendre un carnet) dans lequel j’écrivais chaque jour, chaque chose que je faisais. J’ai fait une lessive, je peux l’écrire sur la page du jour. Je suis allée chercher un colis ? Une ligne de plus. Ce n’était pas grand chose, au début, mais c’était quand même des accomplissements. Ca voulait dire que je m’étais habillée et que j’étais sortie de chez moi, que j’avais initié une action, un mouvement, et ce n’était pas rien. Progressivement les listes se sont allongées. 

Aujourd’hui, j’ai gardé cette habitude parce qu’elle m’aide à me considérer avec beaucoup plus de bienveillance : Je n’ai pas fini telle chose, mais j’ai quand même fait tout ça aujourd’hui, bien joué. Alors non, je n’écris plus chaque lessive – quoique – ou chaque colis, et je ne le fais pas spécialement tous les jours, notamment parce que j’ai repris les cours et que je visualise très bien ce que je fais de ces longues heures de la journée, mais j’essaie de le faire le plus souvent possible parce que je me surprends souvent positivement. J’avais l’impression de n’avoir rien fait de mon samedi, et je me rends compte que j’ai regardé un reportage intéressant, que j’ai envoyé des mails pour des projets, que j’ai choisi plusieurs recettes pour la semaine à venir, repéré des articles intéressants que j’ai mis en favoris… Non, je n’ai pas avancé mon mémoire, mais non, ce n’est pas rien, surtout pour un samedi. 

2021, l’année de la bienveillance

Pourquoi je vous parle de tout ça ? Déjà parce que c’est mon blog et que je fais ce que je veux. Mais surtout parce que je veux me donner toutes les chances de m’épanouir et de me sentir bien, et que plus que jamais en 2020 je me suis rendue compte que j’étais mon plus gros obstacle. Ma résolution, pour cette année, c’est donc de me traiter avec beaucoup plus de bienveillance. 

Il y a assez de gens autour de nous, pour nous dire qu’on est bon.ne.s à rien, pas assez ceci, trop cela. On est bombardés en permanence de messages qui nous rappellent qu’on ne fait pas les choses bien, pas les choses assez bien. On est sans cesse mis en concurrence, appelé à performer. Alors je me reprends quand je m’entends me dire (je parle à voix haute, je m’en fous) “quelle nulle” parce que j’ai fait tomber – encore – tel truc ou que j’ai oublié – encore – tel machin. Non, je ne suis pas nulle, je suis maladroite et tête en l’air et c’est bien assez de défauts comme ça. Surtout, j’ai beaucoup de choses en tête en ce moment, mon esprit est ultra-sollicité, je ne peux pas être sur tous les fronts. Non, je ne suis pas nulle parce que je n’ai pas envoyé ma lettre à la CAF aujourd’hui, j’avais besoin de souffler, j’ai pris ce temps, j’avais pas envie de sortir dans le froid, c’est légitime, je le ferai demain et je pourrai fièrement l’écrire dans mon carnet à la page du jour. 

Bonne année 2021 pleine de bienveillance les petits chats ! 

M. 


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